19.4.09

Souvenirs d' Asie centrale

18.4.09

Souvenirs d'Asie centrale. La passe d'Irkestam.

Irkestam, 8 octobre 2007.

Des lieux légendaires invitent au départ.
Entre Turkestan chinois et Asie centrale; Pamir et Karakorum; Tien Shan et Takla-Makan des cols aux noms étranges résonnent d’ aventures depuis la nuit des temps.

Le Torugart, l’Irkestam, le Kizil-Art, le Qolma s ’ouvrent ou se ferment selon la saison et l’humeur politique.
L’Irkestam au Kirghizstan descend sur la Chine, nous pousse vers Kachgar la ville carrefour, le mythe de la croisée des chemins vers l’Orient.
Un point sur la carte, de plus en plus proche, un col, une frontière.
J’ y voyais un lieu isolé, perché en haut d’une cime dénudée, quelques bicoques de douaniers, un silence battu de bourrasques glacées.
Perdu dans les détours de montagnes pelées, balayé par les vents tourbillonnants, l’agitation bat son plein. Une fourmilière, perdue à 3500 mètres.
L’Irkestam, caravansérail du troisième millénaire semble sorti de terre comme un champignon de rouille et de poussière, grouillant de vie, de trafics en tout genre.
La route de la soie s’évapore dans le dernier soupir de chameaux caravaniers odorants et silencieux.
Un nuage épais de kérosène s’étiole derrière un camion gigantesque et découvre la ville. Un chao, un amoncellement de wagons érodés, de cheminées fragiles lâchant une fumée blanche fuyant à l’horizontale.
La route « made in china » déverse des tonnes de marchandises, de ballots démesurés de plastiques bariolés et bon marché en partance pour l’ Asie centrale.




L ’âme nomade des kirghizes a semé ici une terre de roulottes éphémères dans l’espoir de gagner quelques soms*. J’imagine la transhumance des wagons se déracinant de la steppe, cahotant sur les pistes du Pamir pour atterrir là dans cet immense bazar.
De loin, on croirait un port aux épaves échouées, rongées par un océan de dureté.
Bidonville pour un œil pressé, la vie s’invente pourtant un refuge intérieur où la douceur étonne.Dedans, chacun s’isole du souffle ravageur de l‘air, de la poussière féroce, des hurlements de métal et se crée un ailleurs empli de tendresse et d’humanité. Force émouvante qui du néant fait naitre un petit coin de paix et donne confiance.
Dans le magazin* où les marchandises s’exposent en piles appliquées, où le verre des bouteilles scintillent sous une lumière fragile, une odeur de savon s’est installée. Un poster de papier glacé s’évade sur un chalet suisse au ruisseau gargouillant dans le vert saturé d’une herbe printanière.
Une petite table, une toile cirée aux coquelicots acidulés, un rideau de dentelle, un coussin brodé.
A travers la fenêtre, le flou règne dans la tourmente, des silhouettes semblent voler. L’ombre d’un monstre d’acier surgit effrayante dérapant dans la terre souillée. La dentelle se balance, les bouteilles tintent, les verres frissonnent…
soms*: monnaie kirghize.
magazin* : magasin en russe.


16.4.09

Souvenirs d' Asie centrale. La vallée de Gunt .




Des rideaux de peupliers filiformes s’élancent vers un océan de nuages tourmentés. Les feuilles s’agitent prises d’ une frénésie sans limite, exhibant tour à tour une face vert-tendre ou argentée. Des bourrasques furibondes s’éreintent à les décoiffer en un bruit de papier froissé. Des tourbillons de poussière traversent les chemins, des boules de coton oubliées roulent dans le fossé, des portes claquent.
Le vent tue le silence, prohibe l’alanguissement, interdit le repos. Il inquiète et use les nerfs car son souffle est éternel.
Au milieu des flots, l’alizé gonfle les voiles et pousse le navire. Mais que fait-il ici, dans cette région si éloignée de toute mer ?
Il colporte l’histoire troublée et fière des hommes d‘ Asie centrale, de Boukhara à Herat il se moque des frontières , il dessine le paysage en couleurs contrastées, sculpte les villages de maisons camouflées.
Vagabonde à vélo, je sors le nez au vent. Bonheur, il nous pousse
vers le Pamir.


Mémoire partagée

On part pour revenir.
Le retour s’épanche sur le passé; la route nomade s’éternise dans les méandres de la mémoire.
Volatils, les souvenirs basculent fragiles dans un monde de songes et d’illusions.
Raconter les replacent dans la lumière de la vie.

L’histoire est ce point de rencontre avec l'autre qu’on emporte dans sa besace emplie de rêves, de fantasmes d’ailleurs et de mystères.
L’écriture, le dessin, l’image deviennent ce carrefour entre deux mondes, comme le bistrot du port où marins et terriens se retrouvent autour d’une choppe de bière.
Le blog ouvre ses pages sur la mémoire partagée.

11.3.09

Kanchenjunga 8598 m


Le 10 mars 2009 depuis Bhanu bhakta Sarani

Darjeeling : Me reviennent aujourd'hui, les souvenirs de ce temps vagabond...

Me reviennent aujourd’hui, les souvenirs de ce temps vagabond où nous partions à vélo sur la route des nuages . L’âme légère, nous larguions habitudes et confort avides de vivre le présent , de se saouler de paysages et de nouveaux visages.
Les yeux fermés dévalent dans ma mémoire des images d’une netteté éblouie, des émotions rares, des bruits assourdis, des odeurs éphémères. Tout se bouscule dans l’anarchie magique des souvenirs.
La pluie de mousson tambourinant sur le toit de bambou , les chevaux du vent* claquant dans l’air comme les voiles d’un bateau, l’odeur des bouleaux argentés perdus dans la steppe, le chant sonore du gecko annonçant la nuit, le silence feutré dans la ger* endormie, cette bouffée de bonheur face à la route infinie…
Il faut raviver ces émotions, les sortir de l’ombre pour les coucher sur le papier en mots, en couleurs et continuer le voyage.
A Darjeeling, dans la maison de bois surplombant la vallée, nous posons nos valises pour une autre aventure. Une brume vaporeuse passe, puis disparait derrière les carreaux découvrant des rayons blêmes annonçant le printemps. En sirotant un thé ou un whisky dans les fauteuils en rotin défraichi, nous me faisons l’effet de deux dames anglaises.
Ed dessine, se souvient en images et je bouscule les mots en tentant l’écriture.

« Ne te préoccupe que de l’acte, jamais de ses fruits », ce précepte hindou flotte dans mes pensées, quand s’échappant des vapeurs matinales, les cloches affairées annoncent le puja*.
Bhagavad gita.

Chevaux du vent* : drapeaux de prière du bouddhisme tibétain.
Ger* : yourte mongole.
Puja*: prière hindoue.

27.2.09

Bienvenue en Gorkhaland !

19.2.09

Vous avez dit Burgundy !


16.2.09

Petite escapade en terre Bourguignonne


10 janvier 2009 - 5 février 2009

Entre Kirghizie et Gorkhaland, petite escapade en terre Bourguignonne.


Voyage sur le vin.




Saint Désert,

Ca résonne comme un sable blond que l’on se chuchote à l’oreille pour rêver d’horizons lointains. Un désert d’opulence, où seul l’accent rocailleux des habitants, leurs mains façonnées par le labeur, leur regard clair évoque la dureté de la terre. Désert étonnant où de tout coté la vigne s’évade vers le ciel en vagues régulières dévorant les coteaux. Blondeur dorée de l’automne, givre cristal de l’hiver, verts généreux de l’été .
Des ceps noueux s’alignent de vallons en vallons en une apparente monotonie que dérangent ici et là la silhouette d’un moulin ou d’un clocher.

« Ce qui sépare le nomade du sédentaire [du citadin], c’est cette faculté qui est celle du marin sur l’océan…de distinguer le moindre changement, d’admirer la variété là ou d’autres ne verraient que du vide. Ici, nous avons tout à apprendre. »
Gens des nuages. Jemia et J.M.G Le Clezio.

Facile analogie entre ces vastes étendues de sable évoqués ici et ces cultures aux lignes régulières dessinant le paysage. Chaque pied de vigne, chaque parcelle a son histoire, sa sueur et sa saveur. Le présent n’oublie pas le passé. Là où je ne vois qu’une simple vigne, le clos st Pierre égrène le temps des saisons depuis des générations. Ici, c’est du chardonnay que l’on vendange délicatement pour le crémant, plus loin du pinot noir pour un rouge fruité.

St Désert est un pays avec son et ses histoires, sa et ses cultures.
On voyage sur le vin, dans un océan de plaisirs balayés par des vents de saveurs raffinées. Fruits des bois, groseille, amande, noix, caramel, réglisse, champignon et puis ne pas oublier le millésime. Un éternel recommencement pour une perpétuelle découverte. Magie.Les verres en disent long. Ils respirent, transpirent, parlent de l’amour de la terre, soupirent puis se taisent car le silence est propice au plaisir et à l’introspection. C’est bon. Le partage, la générosité est meilleure encore.

Aujourd’hui, St Vincent, la fête des vignerons.
Le saint et la bannière franchissent solennellement le porche de l’église au rythme de cuivres joyeux et rutilants. Epicure s’invite avec bonhomie dans la maison de Dieu. Monsieur le curé constate la différence entre notre pays et l’Asie. « Nous avons le vin et le pain, ils ont le thé et le riz. C’est ainsi. »
Il parle de la foi par des paraboles bourguignonnes. Heureux le sarment plein d’amour qui donne de beaux fruits, gare au brulot ! (genre de brouette en fer où l’on brûle les sarments morts après la taille.) Son regard me semble malicieux. Et puis c’est l’heure de l’apéritif au pied de l’autel. Les bouchons explosent, le vin doré coule dans les petits ballons, la brioche circule dans un panier d’osier.Le petit Jésus en culotte de velours !
Le christ sur la croix reprend des couleurs, les yeux des convives se plissent de bonheur. Une gerbe de fleurs au monument aux morts, la marseillaise pour st Vincent et la procession repart vers d’autres festivités gargantuesques, un nombre mystérieux de verres à déguster, de mets à savourer. Dieu seul le sait !






5.1.09

La route des nuages


Bishkek - Bishkek

Juillet 2007 - Janvier 2009

Jibek Julu . Bishkek .




Sur Jibek julu . Bishkek . Décembre 2008

Bibiche sur Jibeck Julu.


La gare des bus où les casquettes en cuir cigarette aux lèvres haranguent le client à grand coup de « Osh ! Osh ! » ; Les taxis scotchés au coin de la rue ; le petit bazar aux lipiochkas dorés ; tout semble familier malgré le givre d’hiver.
Les images du départ, son ivresse, son espoir, son bonheur me sautent à la gorge et m’envahissent de mélancolie.

18 mois. La route des nuages est née et va s’éteindre ici. Difficile à croire. Sans vélo les tortues sont comme nues. Ridicule non ? Et si on poussait jusqu’à Stamboul ? Rien que Stamboul, c’est tout.

Allez non, un temps de repos à Bichkek où l’on prend nos quartiers d’hiver pour s’organiser.C’est décidé, un petit tour en France et un autre départ sans vélo pour… Darjeeling !

Une autre aventure, un autre rêve. S’arrêter quelque part pour faire revivre nos souvenirs, les sortir de l’ombre avec des mots et des images, pour s’imprégner longuement d’un lieu, pour hiberner et être encore des tortues, pour se créer des rites, pour être plus que de passage, pour admirer encore et encore l’Himalaya, pour rencontrer le Kangchenjunga, tout simplement pour voir.

23.12.08

Karkara . Kirghiztan .



A Karkara, le chant doux du muezin s'échappe de la mosquée argentée . Décembre 2008

A Karkara, le chant doux du muezin s'échappe de la mosquée argentée, résonne sur les montagnes alentour. Les sabots d'un cheval claquent sur le pavé. Le cavalier, chapka sur la tête, d'étranges lunettes de soudeur sur les yeux, une barbiche effilée à la mode des Khan semble sortir d'un autre siècle. Dans les ruelles de baraques turquoises du bazar, la silhouette des vendeurs se devinent à travers la fumée épaisse et odorantes des samosas.
Plus loin, des hommes jouent aux cartes sur le capot d'une lada rouillée. Leurs têtes se touchent en un recueillement silencieux, les cartes claquent, les voix explosent, les casquettes de cuir se redressent laissant percevoir de larges moustaches sur des sourires dorés.

- Kirghistan ? Priama.

La route fuie sur des cimes déchiquetées au delà desquelles j'imagine pensive le Taklamakan et l'oasis d'Aksu. La Chine.

Au sud ouest, une pyramide éthérée lévite dans l'air qui résonne. Nous y voyons le Khan Tengri, le roi des monts célestes et évoquons Ella Maillard qui chevauchait ici dans les années 30.

Encore quelques voitures cahotantes d'une lenteur poétique où des ombres aux toques imposantes agitent les mains et sourient dans l'habitacle. Puis c'est une solitude feutrée.

A mesure que la piste grimpe doucement, la neige illumine le paysage, la piste blanchit, les pneus crissent, glissent rompant l'équilibre précaire du vélo.

Difficile de s'imaginer dans cette immensité bleutée, sur cette route esseulée, un poste frontière. Il apparaît pourtant sous la forme d'un petit chalet de bois fumant dans le lointain ,au bout d'une ligne chaotique de poteaux électriques flottant sur la poudreuse. Un autre pays, mais rien ne heurte le flot de la vie sur ce plateau perdu.

Des chevaux galopent sans bruit sur fond de hautes montagnes gelées. Le soleil baisse, la lumière vire au violet. Comme deux gamines amusées, nous plantons la tente au milieu de la lune argentée. Le ciel rosit derrière la ligne des sommets assombris, le froid pince nos joues ravies.Un temps irréel où rien ne sert de penser.

Des nuages pastels sur le blanc irisé, une lumière figée, la lune accrochée au bleu de la nuit glacée.

Un chien veille sur nos rêves agités.

Almaty, le 17 novembre 2008


" - L'argent les a rendu fous. Le désir d'en avoir, la peur d'en manquer.
- Nous nous sommes enrichis, mais qui mesurera un jour l'appauvrissement qui est allé de pair avec cette évolution ? La vie du village est pauvre. Ils ne s'en sont même pas aperçu."
Le soleil des scorta.Laurent Gaudé. Actes Sud


Almaty, le 17 novembre 2008

Un sharpei, costume rayé tortille des fesses sur le boulevard. Un vélo blanc vole sur le trottoir dans le brouillard. Un blond platine marche dans ses nike, un snow sous le bras. Des voitures spatiales s'arrêtent au feu sans y penser.

Et accrochés à la voie lactée, les monts célestes veillent sur la ville endormie.

Des sapins de noël sont évadés de magasines papier-glacé. Pas de regard, pas un regard. Un oeil sur le feu rouge, un autre dans le miroir. La peau est lisse, pas une ridule. Pas un faux plis, pas de fantaisie.

Et l'ombre des Tien-shan, terre de nomades déchire le ciel sur Almaty.

C'est le ghetto de la richesse, le paradis de l'artifice. Est-ce l'Asie, est-ce l'Europe? C'est l'île dorée, la ville rêvée.Le luxe dégorge du caniveau et va se perdre dans une poubelle. Quelques buildings cherchent à flirter avec le ciel, une banque d'affaire, une maison mère. La cathédrale sera parfaite en carte postale.

Et les montagnes depuis toujours s'épanchent sur la ville en un soupir.

22.12.08

Kazakhstan : Je me souviens du corbeau noir posé sur le crâne lisse du buste de Lénine. Novembre 2008




. Je me souviens du bateau ivre abandonné au milieu de nulle part

. Je me souviens de l'abri bus couvert de morceaux de verre pilé

. Je me souviens des tuyaux de chauffage qui montaient jusqu'au plafond

. Je me souviens du papier argenté qui entourait les carrés de сиром

. Je me souviens de la comtesse qui mangeait du saucisson à l'ail
dans le platskartny No12 entre Semey et Almaty

. Je me souviens du corbeau noir posé sur le crâne lisse du buste de Lénine

. Je me souviens d'avoir pensé à la mer d'Aral

. Je me souviens des traces profondes laissées par les chevaux dans la neige glaçée

. Je me souviens du pneu Chinois impossible à monter

. Je me souviens des pompes à essence cassées à l'entrée de Dmitrievka

. Je me souviens du Bortch à 140 Tengge

. Je ne me souviens pas avoir ôté mes chaussettes en laine la nuit du 23 novembre 2008

. Je me souviens du bulbe argenté des mosquées de la vallée de Karkara

. Je me souviens de l'odeur du poisson séché acheté sur les bords du lac Kalshagay

. Je me souviens du bruit des roues sur l'asphalte granuleux

. Je me souviens des rangées de bouleaux sur la terre noire labourée

. Je me souviens avoir mangé 4 snikers en arrivant à Kegen

. Je me souviens quand le tendeur jaune a laché

. Je me souviens des piquets de tente qui se brisent à la surface du sol gelé

. Je me souviens du portrait mortuaire de Dostoïevski

. Je me souviens de la poussière sur la moquette brune du bureau de l'immigration de Semipalatinsk

. Je me souviens du bruit des glaçons dans ma gourde bleue

. Je me souviens du pansement sâle du chauffeur de kamaz

. Je me souviens des pieds du Christ en croix de la cathédrale Zenkov

. Je me souviens de ce cavalier à fine barbe pointue, portant un bonnet de velours bordé d'astrakan noir

. Je me souviens que Carlotta ne se souvient plus du Kazakhstan .




Une neige légère vole dans le ciel laiteux de Semipalatinsk .

. A perte de vue, la terre endormie se noie dans une brume grisâtre. Rien. Une route droite. Le vide. Une forme surgit, un bateau échoué dans l'océan sépia.Superbe anachronisme. Terrible désolation. L'URSS caché, le mystérieux kolkhoze flotte dans le ciel lourd de ma mémoire.

.Une neige légère vole dans le ciel laiteux de Semipalatinsk . Une cheminée d'usine fume comme un cigare; un immeuble - paquebot aux mille fenêtres scintillantes bouche l'horizon ; un Lénine géant frappe au 4 ème étage. Des flocons tombent sur son nez . Ça ne le fait ni loucher, ni rigoler.


Vyelaseepyet Nyeh Rabotayet !...





16.12.08


11.12.08

Les cheveux dans le vent !

Altaïskiï Kraï - Novembre 2008





Vroum !

Je n'ai besoin de personne
Je ne reconnais plus personne
Je vais à plus de cent
Et je me sens à feu et à sang
Que m'importe de mourir
Les cheveux dans le vent .

Vroum !

Sh Shasleeva Pootee ! Oct - Novembre 2008

21 jours. Pas un de plus. Tong !
Un coup de tampon. Milicia. Tong ! Adno marka. Reguistrare. Pch'. Un pneu à plat. Gastinitsa. Nieto. 25 euros. Gloups ! Passeport. Emigrate. Paf ! Un pneu éclate. Ououh! vent sud ouest force 8. 6 heures. Il fait nuit. Granitsa. Plus que 2 jours. Tong ! Dokument. Tong ! Dernier coup de tampon. Shasleeva Pootee.

" Imagine there's is no countries
Imagine all the people
living life in peace.
... sharing all the world." (1964 John Lennon. Imagine.)

Merveilleuse utopie d'un monde sans frontière, sans mirador où le voyageur pourrait flâner sans compter.
En Russie, pour deux tortues, c'est trop court, trop vite.
Les pneus chinois rongés par la piste mongole explosent un à un. Ed opère tous les matins, pose des prothèses de caoutchouc, panse les roues à grand coup de scotch vert - canard. Les vélos hoquettent sur le bitume, tressautent atteints de parkinson donnant l'horrible sensation de pédaler sur des oeufs.

Les journées raccourcissent autant que les distances journalières.
La " Chuisky track " se perd dans une vallée gigantesque où une rivière émeraude gronde comme le tonnerre, bouillonne violemment. L'Altai aux cimes saupoudrées de neige légère barre l'horizon cobalt. Au village,une odeur de feu de bois, d'humus flotte dans l'air épuré. La gelée de la nuit glougloute, dégouline des toits de fer blanc scintillant au soleil de midi. Les " dachas " en rondins de mélèzes aux fenêtres bleu-roi naïvement sculptées sont plus jolies que jamais.
Qu'il ferait bon s'y arrêter, s'imprégner de cette ambiance montagnarde, goûter à la volupté du " bagna " au fond du jardin endormi. Mais la roue tourne.
La tente cachée sous les bouleaux graciles à la peau blanche et délicate, nous dormons comme des loirs décomptant les heures nous séparant du coup de tampon final.

Dans la plaine, un vent invisible balaie l'immensité des champs sans couleur, arrache le visage, siffle dans le garde-boue, bloque les vélos jusqu'à les abattre dans le fossé.
La patience à rude épreuve, il faut se forger une volonté d'acier pour avancer à l'allure d'un escargot.
A Petropavloskoe, au " tcentrre ", un Lénine abandonné se rappelle du bon vieux temps du CCCP. Au " Magazin ", l'épicière en blouse blanche, au décolleté généreux nous toise de son regard cerné de mélancolie. Elle pèse les pyechyenyeh sur la balance à aiguille, fait claquer les billes en bois du boulier de comptoir.
- " Dva rhleb + adno vodka + shiteri snikerrs + adno kefirr + nescafé = Sto rroubleys trree kopec. "
Des gamins à la peau transparente, le visage mangé par d'immenses yeux délavés mènent un char à cheval avec un plaisir évident. Ils se moquent du vent.
Dimanche, chez Anna et Andrei, le thé réveille nos corps engourdis dans la cuisine ensoleillée. La photo souvenir, des gants et des chaussettes en pure laine vierge dans les sacoches, le siroco des sables rouges n'a qu'à bien se tenir, le moral est au beau fixe.

Jour J moins 2. Le vent se surpasse. Les papiers volent à l'horizontale, des buissons épineux roulent dans la poussière à une vitesse folle. Impossible de pédaler. Une Lada verte nous offre son aide pour 3000 roubles, le prix d'un Calcutta BKK en aéroplane. Comme des navigateurs, nous tirerons un bord vers le Nord. Vent arrière force 8 pour atteindre Pospelina et s'engouffrer dans un autocar !
Rubstovk, dernier jour, derniers kilomètres, dernière bataille contre le temps. Le mirador se profile à l'horizon annonçant la "granitsa". Une chapka en peltex bleuté, un regard glacé, des rangers fourrés, un coup de tampon.

Sh Shasleeva pootee ! (bon voyage) . C'est le Kazakhstan !

Un air d'accordéon sur la Chuisky track . Octobre 2008.

49° 32' de latitude nord. 89° 44' de longitude est.

Une bande de terre chauve balayée par un vent glacé est interdite aux vélos.
L'ombre d'un mirador solitaire veille. Derrière le barbelé, la langue de bitume si longtemps convoitée semble nous narguer.
Sergueï nous engouffre alors dans son " kamaz" cahotant. Son grand corps massif occupe tout l'espace. Ses mains larges et roses, couvertes de poils dorés passent les vitesses avec énergie. "Ai kouda?" ( d'où êtes vous ?) hurle t'il pour couvrir le bruit du moteur. " Parich.. Je t'aime." Il éclate d'un rire sonore et simple en rougissant légèrement à la naissance des joues. Ses mots doux regorgeant de voyelles rondes et généreuses,de R roulés rappelle l'Italie. Le russe semble fait pour les bavards et pour le mélodrame.
Un accordéon douloureux accompagne notre entrée en Russie. Sergueï chante, ses yeux immenses comme le ciel semble pleurer l'amour perdu.
Une mélancolie envahit le camion. Bientôt l'hiver. L'accordéon enserre les coeurs.
49° 32' de latitude nord. 89° 44' de longitude est.

Est ce encore l'Asie ?




9.12.08


РОССИЯ Granitsa. le 16 octobre 2008